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12/10/2007

Perfide Albion!

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Un spectre, évidemment hideux, hante nos caisses primaires d'assurance maladie, et ce n'est pas (du tout), comme on pourrait le craindre sur la foi de présupposés laidement josébovistes, celui de la droite haineuse et revancharde qui ces temps-ci bousille tout ce qui peut ressembler à des parapets sociaux - mais bien plutôt celui de la cohorte immense des "faux chômeurs, faux malades" et autres gueux parasitaires qui ourdissent contre nous de gigantesques "fraudes sociales".

Ainsi que le relève dans son nouveau numéro, et sur la foi, notamment, du "livre choc d'un flic", l'hebdomadaire "L'Express".

Ce n'est pas nouveau - loin s'en faut.

C'est à intervalle régulier que nos vaillants médias nous suggèrent que les pauvres, ces guenilleux allocataires, sont aussi des fraudeurs, et je ne vais pas revenir sur ce que véhiculent ces mises en garde réitérées: nous avons tou(te)s compris qu'elles comblaient d'aise "les casseurs de l'Etat social" - comme dit Michel Husson dans un livre éponyme, paru je ne sais plus quand chez La Découverte, et que vous devriez lire, si vous avez trois minutes.

Ce qui cette fois-ci est original, c'est que "L'Express", où l'on a la bosse des maths, avance une estimation, chiffrée, du préjudice que nous infligent les fraudeurs (sociaux) - pendant que les nanti(e)s font de la philanthropie.

Estimation terrifiante: "19 milliards d'euros détournés" - chaque année.

On lit ça, on enrage - salauds de pauvres, salauds de fraudeurs, vous avez intérêt à rendre l'argent.

Salauds.

Mais.

Quand on s'intéresse aux calculs (savants) qui ont permis à "L'Express" d'arriver à ces 19 milliards d'euros, on bascule dans la dimension, mal connue encore, d'un journalisme iconoclaste - qui, lorsqu'il manque chez nous (en France) d'éléments pour documenter ses cris d'alarme, n'hésite plus à les chercher ailleurs.

En Grande-Bretagne, dans ce cas précis.

Vous allez voir: c'est magique.

"L'Express", dans un encadré parfumé à la transparence, pose pour nous la question: "Comment "L'Express" a-t-il pu estimer la fraude à 19 milliards d'euros?"

(Oui: comment?)

Réponse: "L'Express" fonde sa "démonstration" (les guillemets sont de moi) "sur deux rapports".

Le premier de ces deux rapports, "publié en mars 2007 par le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), concerne les cotisations".

D'après ce document, "le montant de la fraude aux cotisations sociales★ oscillerait entre 8 et 15 milliards d'euros par an".

Jusque là, tout va bien.

(Même si, personnellement, je trouve ces mecs du CPO un peu légers, de se ménager dans leurs calculs une marge d'erreur de presque 100%...)

C'est juste après que ça devient totalement sidérant, quand on apprend que le second "rapport" consulté par "L'Express" est "un audit du National Audit Office (NAO), la Cour des comptes britannique, datant de juillet 2006", qui "s'intéresse, lui, aux prestations" - et non plus aux cotisations.

Quoi???

La Cour des comptes britannique a enquêté sur des prestations versées en France???

Non, justement.

(Je me disais, aussi, non mais de quoi se mêlent encore ces foutus Anglais?)

La Cour des comptes britannique a enquêté en Grande-Bretagne, et le résultat de son investigation a été que "2,3 % des prestations sociales versées en Grande-Bretagne chaque année seraient détournées".

(Retenez le conditionnel.)

De sorte que, j'y insiste un peu lourdement pour que vous compreniez bien ce qui se passe, le rapport de la Cour des comptes britannique ne nous apprend absolument rien de ce qui se passe en France.

Mais ce minuscule détail, trois fois rien en vérité, n'a pas (du tout) arrêté les journaleux de "L'Express" - les gars ne sont pas du genre à s'emmerder pour si peu.

Tranquillement, ils ont "appliqué aux 500 milliards d'allocations distribuées en France" le taux (2,3 %) relevé outre-Manche par la Cour des comptes britannique - pour "chiffrer à 11 milliards d'euros les escroqueries probables".

(Retenez le "probables", ajoutez-le au conditionnel de tout à l'heure: ça commence à faire beaucoup, hein?)

"L'Express", évidemment, prend soin de préciser que ce taux britannique appliqué à notre cher et vieux pays est "jugé crédible par tous les experts nationaux" - dont nous devinons que "L'Express", pour être aussi affirmatif, les a tous consultés; mais qui cependant ne sont pas nommés.

Je veux bien.

Mais ça reste, me semble-t-il, un peu gênant, pour le dire gentiment, que "ce chiffre" (qui, ajouté "au bas de la fourchette de l'estimation du CPO", donne "un total de 19 milliards") n'ait aucune espèce de véritable valeur, puisqu'il ne concerne tout simplement pas ce qui se passe chez nous.

En même temps, positivons: cette nouvelle façon de faire du journalisme est pleine de promesses.

Il me revient, par exemple, que nous ne savons guère mesurer chez nous l'implantation réelle de la mafia - et soudain ce n'est plus un problème: regardons ce qui se passe en Italie, appliquons à nos marches sudistes les taux relevés en Calabre, et le tour sera joué.

"L'Express" pourra titrer: "MAFIA. UNE VERITE ATROCE, QUI FOUT GRAVEMENT LES JETONS".






★ Fraude "essentiellement due au travail au noir et aux emplois sous-déclarés" - donc, si je comprends bien, au patronat.

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