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27/11/2007

"La Culture De L'Excuse"

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Rappelle-toi, ce n'est pas vieux: ça s'est passé il y a deux ans.

Deux gamins, Zyed Benna et Bouna Traoré, sont morts, électrocutés, dans un transformateur, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Le régime, par la voix notamment de son ministre de l'Intérieur de l'époque, un certain Nicolas Sarkozy, proclama aussitôt qu'il s'agissait de jeunes voleurs - de jeunes "cambrioleurs".

Et ce n'était pas vrai.

(Mais ce bobard, il va de soi, ne fut d'aucun effet sur la carrière politique de ceux qui l'avaient dit - et qui, ennemis cohérents de la tyrannie de la repentance, omirent avec beaucoup de soin de nous prier de l'excuser.)

En sorte qu'on est fondé, quand deux ans plus tard, de nouveau, deux gamins, des mêmes âges, trouvent la mort dans ces mêmes banlieues où rien n'a changé (car nulle promesse n'y est tenue), à se défier a priori de la version officielle: cette défiance naît du précédent, grave, des menteries proférées à l'automne 2005 - et non d'une quelconque posture.

Pour le dire autrement: il n'est pas (du tout) illégitime de questionner la version officielle, à partir du moment où il est arrivé que la version officielle donne, à titre posthume, et sans trop d'excessive pudeur, Zyed Benna et Bouna Traoré pour ce qu'ils n'étaient pas.

Mais gare: des sentinelles veillent, aux yeux desquelles, en pareil cas, le doute relève, non du sain réflexe de qui, échaudé par la calomnie qui frappa d'abord Zyed et Bouna, en a tiré la (seule) conclusion (possible) que la parole officielle n'est pas d'évangile - mais, semble-t-il, d'une volonté de nuire (mal définie, certes, mais qui serait, grosso modo, la marque d'un gauchisme échevelé).

Il faudrait, nous disent en somme ces vigies, abdiquer tout esprit critique - et soudain, là plutôt qu'ailleurs, ne pas (se) poser de questions, ou à tout le moins les garder pour soi.

Curieux principe, en vérité - qui, partout appliqué, se concrétiserait dans une espèce de grand silence (dont la morne monotonie serait toutefois rompue, de loin en loin, par le joyeux tintement des communiqués officiels).

Mais il est vrai: les mêmes qui prônent pour Villiers-le-Bel de la retenue dans le doute, n'exigent nullement qu'on applique ailleurs ce principe de précaution - qui par conséquent ne vaut, semble-t-il, que pour les cas où des gamins crèvent dans des collisions banlieusardes.

(Là encore, je vais le dire autrement: les mêmes, qui par exemple doutent a priori (et a posteriori), et c'est naturellement leur droit, qu'un mouvement étudiant puisse ne pas être phagocyté par l'extrême gauche, perdent soudain beaucoup de leur envie de (se) questionner, quand ils passent le périphérique.)

D'où vient ce curieux particularisme?

D'où vient que ces gens, qui se piquent de se garder de tout angélisme, soudain se trémoussent, agacés, quand tu leur dis, attends, laisse un peu de temps au temps, on sait depuis 2005 que ce qui se passe dans nos banlieues n'est pas forcément ce qu'en dit la version officielle?

Cela vient de ce qu'ils sont généralement (auto)persuadés que sévit partout ce qu'ils appellent (joliment) une "culture de l'excuse", qui ne s'exercerait qu'au seul profit des banlieusards - et qui serait, grosso modo, une espèce de béatification a priori des jeunes-des-cités.

Naturellement, c'est grotesque.

Naturellement, il n'y a pas moins de petits (ou moins petits) cons dans les "cités" que dans n'importe quel(s) autre(s) endroits de la société: mais, non moins naturellement, tu l'auras sans doute observé, nos infatigables théoriciens de la "culture de l'excuse" passent beaucoup plus de temps à compter les petits (et moins petits) cons de nos banlieues, que les petits (et moins petits) cons de nos quartiers favorisés.

(C'est au tri sélectif de leurs indignations (1) que ces gens-là se reconnaissent généralement.)

"Culture de l'excuse": la formule magique de ceux qui, non seulement ne veulent pas voir qu'il y a tout de même de la singularité (n'est-ce pas) dans la vie quotidienne des "quartiers difficiles", mais qui, au surplus, veulent absolument nous présenter leurs habitants comme des privilégiés - puisqu'ils bénéficieraient justement, et en permanence, de cette "culture" qui ne s'appliquerait qu'à eux.

Mais dans la vraie vie?

C'est un peu différent.

Dans la vraie vie, aucune excuse, même culturelle, n'est venue protéger Zyed et Bouna de la salissure posthume d'une accusation mensongère.

(Morts, ils devaient encore être cambrioleurs.)

Dans la vraie vie, aucune excuse, même culturelle, n'est venue imposer que soient tenues les promesses faites aux banlieues après l'embrasement de 1995.

(Même Laurent Joffrin, boss de "Libération", peu suspect a priori d'être le dernier des bolcheviks, relève ce matin, et dans son journal, qu'"un rapport accablant de la Cour des comptes montrait il y a quelques semaines l'insuffisance des aides et des actions".)

Dans la vraie vie, c'est vrai: des sociologues, genre Laurent Mucchielli (horresco referens, ah, l'odieux anarchiste), osent encore énoncer que la vie à Villiers-le-Bel est moins douce, à tout prendre, fût-ce dans les rapports entre habitants et policiers, qu'avenue de Villiers, 75017 Paris.

Dans la vraie vie, c'est vrai, lesdits sociologues sont convoqués par les médias, dans les moments où le pouvoir et les médias observent, non sans quelque désolation, que les banlieues brûlent à intervalle régulier - mais font un noeud à leur mouchoir pour ne pas oublier de ne pas tenir les promesses qui dans ces moments-là leur seront concédées.

(Prenons rendez-vous pour 2009: de nouveau, j'en suis sûr, des banlieues crameront, et de nouveau nous lirons, pour la millième fois, la savante analyse des mêmes sociologues.)

Mais dans la vraie vie, aussi, et dans le même temps que les sociologues récitent la dure leçon des banlieues difficiles, des philosophes, moins complexés, viennent dire que ces banlieues sont pleines de vagabonds "ethnico-religieux", que leur accent et leurs capuches évidemment disqualifient sur le marché du travail - parce qu'enfin, en philosophie, est-ce qu'un employeur peut s'arrêter à autre chose qu'aux vêtements et à l'accent du gars qui cherche du boulot?

Et, dis-moi.

Qui reçoit finalement l'hommage du chef de l'Etat?

Le philosophe qui sur les banlieues a dangereusement erré, mais qui d'après Sarko "fait honneur à l'intelligence française"?

Ou Laurent Mucchielli?

A qui bénéficie "la culture de l'excuse"?

Aux gamins des cités que nous retrouvons, en 2007, exactement comme nous les avons laissés en 2005?

Ou au philosophe qui a d'abord vu (2) dans l'embrasement des banlieues, excusez du peu, un "pogrome" - sans que cela ne le disqualifie?

A qui bénéficie la "culture de l'excuse", dis-moi?

Aux gamins des cités, cons certainement non moins qu'ailleurs, mais riches de moins d'espoir(s) qu'ailleurs - puisqu'on les prévient aussi bien que nul employeur ne voudra d'eux, rapport à leur accent?

Ou au ministre qui en 2005 a posément lâché du "cambriolage" sur deux gamins électrocutés - sans présenter la moindre excuse, et sans que cela n'entrave, jamais, sa marche vers les sommets de la République?

A qui bénéficie la "culture de l'excuse"?

Aux populations des banlieues, à qui tous les deux ans on promet de l'aide, mais qui ne la voient jamais venir?

Ou à ceux qui régulièrement leur annoncent de nouveaux secours, énièmes du nom, comme pour mieux leur faire oublier que les derniers en date se sont perdus en route, dans les embouteillages du boulevard périphérique?











(1) Et tu as parfaitement raison, ami(e): nous aussi, nous faisons un tri dans ce qui nous indigne - mais nous, comme tu sais, n'avons, à la différence des braves gens, aucun rond de serviette à la télévision, ou dans les palais nationaux; Dieu (qui est sympa) nous en garde. En sorte que, tu l'auras noté: nos voix portent moins que les leurs. (Mais je suis d'accord avec toi: qu'est-ce qu'on est bien, entre potes.)
(2) Mais qui a, reconnaissons-le, finalement retiré le mot.

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