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11/12/2007

Qu'Est-Ce Qu'On Aurait Dit, Mâme Chabot?

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Nicolas Sarkozy, passé maître dans l'art (difficile) de nous prendre pour des benêts de compétition, a cette manie éprouvante, pour (se) justifier (de) ses vilenies, de (nous) balancer de grotesques syllogismes.

De loin, ces pitoyables justifications peuvent, c'est vrai, donner l'impression d'être frappées au coin du bon gros bon sens bien d'cheux nous qui a tant fait pour la renommée de nos fiers paysans de la Beauce.

Mais si tu te rapproches un peu, tu t'aperçois qu'elles démontrent surtout que Nicolas Sarkozy est fermement décidé à se foutre à fond de notre gueule - je t'accorde que ce n'est pas exactement une découverte, mais ça devient franchement pénible à vivre.

Ses vraies-fausses démonstrations prennent toujours la forme, binaire, d'une interrogation un peu scandalisée, du genre: "Ah ben voilà qu'on me reproche d'avoir dit (ou fait) ça, mais si je n'avais pas dit (ou fait) ça, qu'est-ce qu'on m'aurait dit, mâme Chabot?

Est-ce qu'on ne m'aurait pas reproché de ne pas avoir dit (ou fait) ça, mâme Chabot?"

Exemple typique: "Ah ben, voilà qu'on me reproche de réformer les retraites, mais si je n'avais pas réformé les retraites, mâme Chabot, vous pouvez être certaine qu'on m'aurait vertement reproché de ne pas réformer les retraites".

Naturellement, le bon bougre qui entend ça au jité se dit, ah ouais, tiens, c'est pas faux, t'entends ça, Ginette?

C'est pas faux, ce qu'il dit là, Sarkozy, Ginette.

Et de fait: ce n'est pas faux - dans la mesure où, en effet, si tout d'un coup le chef de l'Etat cessait de faire (à nos frais) un cadeau par jour à ses copains du patronat, il est bien évident que ses copains du patronat, qui ont pris le pli d'être quotidiennement choyés par l'Elysée, l'auraient mauvaise, et diraient, merde alors, pourquoi que tu cesses de nous faire un cadeau par jour, pourquoi que tu fermes soudain le robinet à gros pognon, espèce de sale ******?

Mais cette vraie-fausse évidence dissimule, évidemment, que Nicolas Sarkozy, dans ses choix quotidiens, privilégie toujours les nanti(e)s, au détriment des plus démuni(e)s.

(En somme il prend aux pauvres pour gaver les riches, comme je dis toujours.)

Les grotesques syllogismes de Nicolas Sarkozy vont toujours dans le même sens.

Nicolas Sarkozy aurait pu dire, par exemple: "Ah ben mâme Chabot, j'ai finalement décidé que je n'allais pas du tout réformer les retraites, et voilà que Jacques Marseille et Jean-Marc Sylvestre me reprochent de ne pas avoir eu les c... Le courage de réformer les retraites, mais si j'avais réformé les retraites, est-ce que vous imaginez ce qu'on m'aurait dit, mâme Chabot?

Y aurait eu des manifestations de salariés en colère, mâme Chabot, vous pouvez en être sûre".

Mais ce n'est pas (du tout) ce que Nicolas Sarkozy a dit.

A chaque fois que ce mec se pointe pour t'expliquer, avec son air d'avoir tout d'un coup inventé le fil à couper le beurre, qu'il a dû faire des mécontents pour faire des heureux, les heureux sont riches, et les mécontents, pauvres.

De sorte qu'à la fin des fins, ses grotesques syllogismes ne sont pas du tout la marque d'un bon gros bon sens bien d'cheux nous, mais bien plutôt celle de la préservation d'intérêts de classe(s), où le nanti se gave aux frais de la gueusaille.

Pourquoi je te raconte ça?

Parce que Nicolas Sarkozy vient, sur le sujet de sa politique étrangère, et dans ce même sempiternel registre de la vraie-fausse démonstration à deux balles, de pulvériser un nouveau record mondial de foutage de gueule caractérisé.

Nicolas Sarkozy vient en effet d'appliquer à la visite en France du colonel Kadhafi sa formule magique: ah-ben-on-dit-que-je-devrais-pas-faire-ça-mais-si-je-ne-fais-pas-ça-qu'est-ce-qu'on-va-me-dire-mâme-Chabot?

Nicolas Sarkozy a déclaré ceci, qui restera gravé pour les siècles des siècles dans le marbre cynique des grandes fumisteries: "Si nous n'accueillions pas les pays qui prennent le chemin de la respectabilité, que devrions-nous dire à ceux qui prennent le chemin inverse?"

(Nicolas Sarkozy n'a pas rajouté: "Mâme Chabot".

Mais on sent que le coeur y était.)

S'il te plaît: observons cette crâne proclamation.

D'abord, la France n'"accueille" pas la Libye: la France, d'une main experte, caresse (amoureusement) le fondement d'un nouveau client, qui a l'extrême gentillesse de lui acheter "des airbus pour plus de 3 milliards d'euros, un réacteur nucléaire et de nombreux équipements militaires". (1)

Si la France déroule un tapis rouge devant Kadhafi, c'est parce que "la visite du colonel Kadhafi pourrait" notamment " voir aboutir les négociations engagées par Eurocopter (groupe EADS), le fabricant des hélicoptères militaires (Tigre, Fennec) pour lesquels Tripoli affiche de gros besoins" (1).

Comme dans les rêves les plus fous de messieurs Dassault, Sarkozy et Schweitzer, qui sont capitalistes, et pour qui par conséquent l'argent (des ventes d'armes) n'a pas d'odeur: "Les commandes pourraient porter sur une douzaine de" chasseurs "Rafale" de chez Dassault, et sur "huit à douze Tigre et autant de Fennec".

De quoi bousiller le cas échéant pas mal de monde - mais si je ne cède pas aux Libyens l'arsenal qui éventuellement leur permettra de faire du hachis de victimes collatérales, que me dira-t-on, mâme Chabot?

(C'est ce que Pierre Moscovici appelle, non sans quelque pertinence, "la diplomatie du chéquier": ça fait maintenant plus de cinq ans qu'un "socialiste" n'avait plus sorti autre chose que d'affligeantes c... Sottises, et franchement, ça vaut le coup de marquer l'événement d'une pierre blanche.)

Ensuite, est-ce que la France accueille, en la personne de Mouammar K., un homme qui prend "le chemin de la respectabilité"?

La réponse est vachement relative.

Certes, si tu fais tes comptes, il est absolument certain que le gars est beaucoup moins dangereux que George W. Bush.

Certes encore, l'excellent Bernard Kouchner le trouve plutôt plus ouvert qu'il y a quelques années, puisque, dit-il, "nos polices coopèrent" (2).

(C'est à cela notamment que se reconnaît Bernard Kouchner: il aime, quand des keufs collaborent - et comme aucun journaleux n'a l'outrecuidance de lui demander sur quoi exactement porte cette collaboration, il aurait tort de se gêner.)

Mais d'un autre côté, il est vrai aussi que si tu regardes ce qu'en dit Amnesty International, tu t'aperçois qu'il n'y a quand même pas de quoi se les fourrer à la nougatine, car, devine quoi?

"Le bilan de la Libye en termes de droits humains reste très insatisfaisant".

Amnesty relève, par exemple, que "les textes nationaux" libyens "n'ont aucune disposition permettant aux demandeurs d'asile de présenter leur cas", et que "les conditions de détention des "migrants illégaux" seraient déplorables, avec des expulsions régulières de nombreuses personnes, sans prise en compte de leur besoin de protection".

(Dis donc, c'est cocasse: je m'aperçois en l'écrivant que ce qui nous est dit là du régime du colonel Kadhafi pourrait s'appliquer au mot près à la France décomplexée du colonel (de réserve) Brice Hortefeux!

Est-ce que tu crois que c'est de ça que veut parler Bernard Kouchner, quand il célèbre la collaboration des polices libyenne et française?)

Dernier point - mais non le moindre: quand Sarkozy demande ce que nous devrions dire aux pays qui ne prennent pas le chemin de la respectibilité, il nous prend carrément, je le crains, pour une espèce de gros tas de gigantesques connards.

(Je me demande même si, à ce point-là, ce n'est pas de la provocation.)

Parce que naturellement, nous connaissons la réponse.

Quand Nicolas Sarkozy découvre un pays-qui-ne-prend-pas-le-chemin-de-la-respectabilité, il s'empresse tout simplement de nouer des idylles avec ses dirigeants: ça se vérifie régulièrement.

Le cas le plus spectaculaire est naturellement celui des Etats-Unis, dont nous pouvons dire beaucoup de choses, mais certainement pas qu'ils prendraient, sous la férule de la clique bushiste, la voie d'une quelconque repectabilité: voilà au contraire des gens qui ont menti à mort pour déclencher une sale guerre qui a fait de hautes montagnes de victimes civiles - et qui ont, dans cette guerre, pratiqué la torture comme aux heures les plus noires de l'histoire de l'humanité.

Si tu cherches des gens fréquentables, et si tes pas te mènent à Washington, tu t'empresses en principe de passer ton chemin - sauf si tu t'appelles Nicolas Sarkozy, qui passe carrément sa vie à serrer George W. Bush dans ses petits bras.

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Exemple numéro deux: est-ce que tu dirais que la Russie de Poutine prend le chemin de la respectabilité?

Pas exactement, n'est-ce pas?

Tu es plutôt saisi d'une espèce de forte envie de vomir, au récit du trucage de sa dernière élection législative.

Mais Nicolas Sarkozy, lui, félicite chaleureusement son copain Vladimir - pour sa belle victoire, pour son très joli score stalinien.

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Exemple numéro trois: pouvons-nous raisonnablement considérer que la Chine populaire prend le chemin de la respectabilité?

Oui da, si nous pensons qu'il est après tout bien normal de loger une balle dans la nuque des gens qui là-bas ne sont que moyennement d'accord avec la ligne définie par le Parti (unique) - et de faire payer cette balle par leurs familles.

Oui da, si nous pensons qu'il est après tout bien légitime de martyriser le Tibet.

Non da, si (nonobstant la propagande que le régime décomplexé de Nicolas Sarkozy nous prodigue à flot(s) continu(s) pour nous dire que nécessité commerciale fait loi) nous restons cramponnés à deux, trois idées simples, excessivement bien-pensantes, sur les droits humains, la démocratie - et autres minuscules billevesées.

Or, dis-moi?

Qui était l'autre jour à Pékin - sans sa secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme (3), certes, mais avec la fine fleur du patronat décomplexé?

Qui frétillait de l'aise ostentatoire des parvenus, cependant que l'Armée populaire de libération (des capitaux) lui présentait les armes (qui martyrisent le Tibet)?

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Qui flattait, d'une main parfumée au jasmin, la croupe des brutes infâmes du Parti "communiste" chinois?

Oui, mon ami(e): c'était Nicolas Sarkozy.

Le gars qui accueille les pays qui prennent le chemin de la respectabilité.

Le gars, surtout, qui lance des mots doux aux pays qui ne prennent pas le chemin de la respectabilité, mais qui lâchent du gros pognon à ses teupos du patronat.

Mâme Chabot.






(1) "Le Journal du Dimanche", 9 décembre 2007.
(2) "Libé", ce matin.
(3) Dans "Le Parisien" de ce matin, Rama Yade "regrette de ne pas (...) avoir été en Chine", car, demande-t-elle, "pourquoi cacher la secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme?"
Mais quelle bonne question: je vous remercie de l'avoir posée.
Rama Yade, semble-t-il, n'a pas complètement compris qu'elle est dans le gouvernement un alibi, et que le gouvernement la cache parce qu'en Chine ce ne sont pas (du tout) les droits de l'homme qui vont nous faire gagner les gros milliards qui font la joie de Sarkozy (et du MEDEF).

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