Avertir le modérateur

11/12/2007

"Les Industriels N'Ont Pas A Faire D'Angélisme"

d56718ff8cd7366711c4104173d8dddd.jpg


Il y a dans "Le Parisien" de ce matin l'interview d'un certain Philippe Mangeard, qui est, dans l'ordre, "exportateur, vice-président d'Ubifrance, membre du Medef international", et qui donne son avis sur la diplomatie du chéquier de Nicolas Sarkozy.

(Comme je sais que tu vas me le demander, je m'empresse de te préciser qu'Ubifrance "est un établissement public industriel et commercial dépendant du ministre délégué au Commerce extérieur", qui a vocation à "aider les entreprises françaises à se développer à l'international de manière efficace et durable".

Mettons que tu sois un hardi petit (ou moins petit) patron en même temps qu'un fin gourmet, que tu aies le double souci de t'alléger un peu les charges et de te gaver de Tibétain sauté à l'ananas, et que tu veuilles par conséquent te délocaliser en Chine populaire, où le salarié comme chacun sait coûte moins cher que dans la Meurthe-et-Moselle?

Ubifrance peut t'aider, en te fournissant par exemple un "chiffrage d'une expatriation en Chine continentale", sous la forme d'un élégant: "Mémento pratique à l’usage des candidats à l’expatriation et de leurs employeurs".

Merci qui?

Merci Ubifrance.)

L'interview de Philippe Mangeard nous rappelle utilement, pour le cas (il est vrai douteux) où nous l'aurions déjà oublié, ce qu'est la vraie nature du capitalisme, fût-il repeint aux couleurs vives du "néo-"libéralisme.

Interrogé sur "le commerce de la France avec des pays où les droits de l'homme sont bafoués", il commence par demander: "Au nom de quoi des entreprises françaises devraient-elles s'interdire d'exporter dans certains pays alors que leurs concurrents européens ou américains ne se posent même pas la question?"

Le ton est donné: ça ne dérange pas du tout le patronat décomplexé que des pays sautent à pieds joints sur les droits de l'homme, si ces pays restent souples du portefeuille.

Comme disent les clercs de chevet de Nicolas Sarkozy, on ne va pas non plus se faire chier mille ans avec les droits humains: il est temps d'en finir avec la tyrannie de la bien-pensance, et de réaliser enfin que les bons sentiments sont la ruine du petit commerce extérieur.

Pour (se) justifier (de) cette philosophie hautement émancipatrice, Philippe Mangeard use d'un argument qui, certes, a déjà beaucoup servi, mais qui cependant fait toujours sont petit effet sur les faibles d'esprit - et qui peut se résumer comme suit: "Ah ben oui, mâme Chabot, mais si c'est pas moi qui vends des armes aux pays où les droits de l'homme sont bafoués, vous savez très bien qu'ils vont les acheter ailleurs, alors mieux vaut quand même qu'ils nous les achètent à nous, hein, mâme Chabot?"

(Philippe Mangeard te croise dans la rue et te colle un gros pain dans la gueule: forcément, tu vas trouver ça pénible.

Mais Philippe Mangeard va poliment t'expliquer: "Je comprends que ça te gonfle un peu, ami(e), mais je voudrais quand même que tu n'oublies pas que n'importe qui aurait pu te coller un gros pain dans la gueule, alors autant que ça vienne de moi plutôt que d'un touriste californien, pas vrai?")

Puis Philippe Mangeard lâche sa formule magique: "En matière d'exportation, les industriels français n'ont pas à faire d'angélisme".

Car n'est-ce pas, ce ne sont pas quelques droits de l'homme bafoués qui vont nous empêcher de faire du gros pognon.

Car, n'est-ce pas: l'argent souvent n'a pas d'odeur - pas même celle, dégueulasse, des corps qui se décomposent dans les sous-sols des loubiankas.

Parle-moi des geôles du Tibet, je te parlerai de mes stock-options.

(Et si l'argent a une odeur, elle est comme un parfum, car le capitaliste peut, comme le colonel Kilgore, aimer au petit matin la senteur du napalm - à condition bien sûr de l'avoir lui-même vendu.)

Dans le discours de Philippe Mangeard, l'"angélisme" occupe exactement la même place que le "droit de l'hommisme" dans les divagations des "penseurs" qui ont préparé l'avènement de Nicolas Sarkozy: dans les deux cas, on fustige, au nom d'un réalisme de pacotille, et pour mieux dissimuler une soumission aux lois de la jungle (économique), les valeurs qui, en principe, fondent l'humanité.

Par la "grâce" d'une terrifiante subversion du vocabulaire, on vide les mots de leur sens, on leur fait dire exactement le contraire de ce qu'ils veulent dire - dans le seul but de justifier l'injustifiable.

Et à la fin des fins, on met en place une vraie-fausse réalité, où celles et ceux qui se battent pour les droits de l'homme deviennent des neuneus frappés d'"angélisme" - cependant que les patrons qui se font chez les tyrans une clientèle captive apparaissent tout soudain comme de rigoureux gestionnaires.

Philippe Mangeard ne dit pas autre chose, quand il énonce, crânement: "Ce n'est pas à nous, entrepreneurs, de savoir avec qui il est acceptable ou non de faire des affaires (...)".

Et quand il ajoute: "On peut en être fier mais la France est le seul pays européen qui se pose encore des questions métaphysiques à ce sujet".

Il est vrai: la "métaphysique" est dans le commerce comme une couille dans le potage - l'Histoire nous l'enseigne.

Tu as toujours eu des industriels très comme il faut pour considérer en effet qu'ils n'avaient pas (du tout) à "savoir avec qui il est acceptable ou non de faire des affaires".

Des marchands d'Agent orange.

Et rien n'a changé, finalement: le capitaliste est, fidèle, toujours là, contre l'"angélisme", toujours prêt à se positionner sur les marchés où rôde la mort.

Il faudra, surtout, ne jamais l'oublier - un noeud à nos mouchoirs.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu