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13/12/2007

Sécuriser Le Djebel Zakri

Jour après jour, ils rongent nos liens mémoriels.

Jour après jour, ils te disent qu'il faut que tu penses et vives comme un bon sarkozyste - absolument imperméable au(x) complexe(s) et au(x) repentir(s).

Ils corrigent le passé.

Ils te disent que c'est lucide et courageux.

Ils te disent que le temps des scrupules est fini - et que vient désormais celui des nostalgies quasi revendiquées, où des centurions camouflés en treillis léopards sécurisaient le Djebel Zakri.

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Dans "Le Point" de ce matin, Jacques Marseille, "fonctionnaire, militant du moins d'Etat, chroniqueur antisyndical au "Point" et débatteur sarkozyste sur Europe 1" (1), fustige, non les syndicats pour une fois, mais la tyrannie de la repentance.

Jacques Marseille use, pour nous entretenir du rôle positif du système colonial français en Algérie, d'une ironie grasse qui lui fait poser, en titre, que: "La France doit exiger des excuses de l'Italie".

Jacques Marseille écrit: "A l'heure où le gouvernement algérien exige des "excuses" de la France pour les crimes imputés à la colonisation (2), il est temps que la France se libère du poids qui l'étouffe depuis deux mille ans... et exige à son tour de l'Italie des excuses pour les crimes perpétrés par César et ses légions contre nos ancêtres les gaulois".

(Tu lis ça, tu devines le rire sal(ac)e de ceux qui n'ont rien vu en Algérie, ââârk, ââârk, ââârk, non mais agade, Ginette, comment que c'est drolatique, ça va calmer le Bouteflika.

Tu as des gens, comme ça, pour qui l'époque des commandos peut aussi donner le motif d'une kolossale rigolade.)

Ce n'est pas exactement nouveau (Jacques Marseille et ses pairs se reconnaissent d'ailleurs à ce qu'ils sont absolument infoutus de produire la moindre idée neuve): l'année dernière déjà, "L'Express", rappelle-toi, nous expliquait avec beaucoup de componction, à la "faveur" de la parution du bouquin de Pascal Bruckner sur (précisément) "la tyrannie de la repentance" qu'après tout Gengis Khan, pour ne citer que lui, n'avait jamais présenté d'excuses, alors quoi?

Mais Jacques Marseille, conscient d'avoir trouvé là un riche filon, se lance dans sa culture intensive.

Il souligne d'abord "que la Gaule était au moment de l'agression italienne un pays de cocagne", et que par exemple ses campagnes "étaient densément peuplées" de "techniciens habiles et artisans réputés".

(Je suppose que je n'ai pas besoin de te faire un dessin: tu auras compris tout(e) seul(e) que le Gaulois d'il y a deux mille ans n'était pas beaucoup moins évolué que l'Algérien d'il y a un demi-siècle.)

Jacques Marseille, après ce rappel nécessaire, lance le gros de sa "démonstration", que je vais devoir citer un peu longuement: "C'est ce pays prospère à la culture originale que va conquérir le colonisateur italien (c'est à dire romain) au prix de méthodes qui sont autant de violations des droits de l'homme".

Ainsi: "Pour s'emparer de sa proie, au mépris des conventions internationales, Jules César multiplie des campagnes terroristes qui en font, plus que Napoléon ou le père Bugeaud, celui dont Hitler a certainement dû s'inspirer".

Ainsi: "Outre les 600.000 ou 700.000 tués (...), César s'est livré à de véritables opérations d'extermination", dans "ce qu'on nomme aujourd'hui un génocide".

Ainsi: "En - 46, lorsque (César) fait étrangler Vercingétorix à Rome, il bafoue sans vergogne la future convention de Genève de 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre".

(Hhhhh...)

"Enfin, en imposant à la Gaule leur langue, leur religion et leur culture, les Italiens se livrent à un véritable génocide culturel", car: "Imaginons ce que serait aujourd'hui une France celtisée où la langue anglaise et le tempérament irlandais s'allieraient pour faire de notre pays un des champions de la mondialisation"?

Jacques Marseille conclut, provisoirement: "C'est tout ce potentiel de croissance que les Romains ont brisé et dont les Italiens devraient s'excuser lors de la prochaine visite officielle de leur président du Conseil en France".

(Hhhhh...)

Cette moquerie atroce, où les droits de l'homme et les conventions internationales fournissent la matière de vannes de fin de banquet, n'est pas seulement indigne: elle est aussi, et surtout, informative.

Elle nous confirme que la droite désinhibée tient pour anodins les vingt siècles d'évolution, et de progrès du progrès, qui ont suivi dans l'humanité le règne de César.

Jacques Marseille et ses voisin(e)s de "pensée" ne veulent décidément pas voir qu'en effet, nous avons changé, depuis - 46, qu'en effet nous nous sommes, tardivement certes, et certes sans trop de succès, finalement dotés d'une convention de Genève, qu'en effet, depuis - 46, nous avons, par exemple, mais non le moindre, enduré un certain Hitler - et que notre conception du monde s'en est trouvée changée.

Et qu'en effet, après Hitler, et au terme de vingt siècles d'évolution de la pensée, l'asservissement et la torture ne sont plus tout à fait ce qu'ils étaient sous Jules César...

Par ses mots de ce matin, Jacques Marseille, en somme, efface tout ce qui, en deux mille ans, nous a tout de même conduits à changer nos points de vue - et à ne plus nous regarder en 1960 comme nous nous regardions en - 46.

(Mais le niveau de son "argumentation" dit nettement sa valeur...)

Alors bien sûr, Jacques Marseille, après avoir ainsi longuement déliré, observe que son exigence d'"excuses de l'Italie" est "ridicule et grotesque".

(C'était une blague, nous explique-t-il: je parlais de ça pour déconner - j'aime bien déconner avec des génocides, avec César, Napoléon, Hitler et le père Bugeaud.)

Mais c'est pour aussitôt préciser, vilenie des sommets, que la plaisanterie n'en était pas vraiment une, puisque "l'exigence du gouvernement algérien" n'est pas moins ridicule, ni moins grotesque.

Or: si.

Parce que n'est-ce pas, comme je disais tout à l'heure: ce n'est pas en - 46, que de vaillants guerriers blancs ont branché des gégènes sur des couilles de fellaghas, mais en + 1960.

(Ou en + 15 après Hitler, si vraiment Jacques Marseille tient à cette référence.)

Parce qu'aussi, n'est-ce pas, et puisque Jacques Marseille veut de la comparaison à la con, fût-elle ridicule et grotesque, l'Italie, que l'on sache, n'a pas voulu inscrire dans son marbre législatif le "rôle positif" du système colonial romain.

(Et parce que l'Italie, n'est-ce pas, n'a pas (du tout) ratonné, il y a moins de cinquante ans, à l'entour de ses bouches de métro, sous les applaudissements nourris d'une salope vichyste recyclée.)

Mais Jacques Marseille, espère, ne s'embarrasse nullement de trop de subtilité(s): il porte un message qui s'accommoderait mal de trop de pudique(s) retenue(s) - et ce message est que Jaurès avait raison de "proclamer" en 1903: "La France a d'autant le droit de prolonger au Maroc son action économique et morale qu'en dehors de toute entreprise, de toute violence militaire, la civilisation qu'elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l'état présent du régime marocain".

(Naturellement, Jaurès a aussi (et surtout) déclaré, sur la colonisation du Maroc (en 1912, après le soulèvement de Fez): "La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l'invasion à la révolte, de l'émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c'est un cercle de civilisation qui s'élargit. Nous n'avons rien décidément à envier à l'Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs (3). Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d'exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l'Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l'universelle agression, qui pourra s'étonner? Qui aura le droit de s'indigner? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l'Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dnas le crime le plus révoltant?"

Naturellement aussi, Jacques Marseille se garde bien de citer ce Jaurès-là, qui tient la colonisation pour "le crime le plus révoltant", car, n'est-ce pas, quand tu essaies de récupérer de hautes figures de la gauche, Sarkozy en sait quelque chose, le mieux est encore de les présenter pour ce qu'elles ne sont pas.)

Voilà, mon ami(e), ce que sont les deux "arguments" de Jacques Marseille: les guerres des Gaules (où Jules César méconnaissait la convention de Genève), et une citation tronquée de Jaurès.

Fort de cet exceptionnel appareil documentaire, Jacques Marseille conclut: "On le voit, Nicolas Sarkozy a fait beaucoup et peut-être trop pour "excuser" les méfaits du système colonial français en Algérie".

(Nicolas Sarkozy néglige trop souvent ce qui s'est passé en - 46.)

Jacques Marseille, totalement débondé, ajoute: "En fait, si les Algériens voulaient trouver des réponses à leur mal-développement, ils devraient surtout exiger des excuses de ceux qui les gouvernent depuis l'indépendance".

Puis Jacques Marseille abat son atout: "En 1962, le PIB par habitant était en Algérie de 1.433 dollars (de 1990)", alors qu'"en Tunisie, autre pays soumis au système colonial français, il s'élevait à 1.379 dollars" - mais "quarante ans plus tard, il est de 2.813 dollars en Algérie et de 4.710 dollars en Tunisie, qui ne possède pourtant ni gaz ni pétrole".

D'où cette question (intelligente), que Jacques Marseille met en point final à sa chronique de la semaine: "Est-ce la colonisation qui est responsable d'un tel décalage?"

Bien sûr que non, Jacques: c'est la faute aux Rebeus, qui sont de piètres gestionnaires.









(1) http://www.leplanb.org/sommaire-du-mois/jacques-marseille-au-service-de-l-uimm.html
(2) Retiens je te prie cet "imputés", qui met de la distance entre ces crimes et cette colonisation...
(3) Car tu le sais, ami(e), l'Italie a eu des menées coloniales bien après Jules César - mais ces menées-là n'intéressent pas (du tout) Jacques Marseille, pour les raisons que tu devines: elles réduisent à néant sa misérable démonstration.

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