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14/01/2008

Salir Badiou

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1.
L'autre jour (1), dans "Libération", aux pages dévolues aux (barbichus) "Rebonds", un triste mec a tranquillement craché qu'Alain Badiou serait antisémite.

Je ne sais pas si tu as noté comme, depuis quelques années, dès que des intellectuels un peu radicaux dénoncent les glauques dérives de l'époque, des petits clercs s'empressent de les salir - au moyen, toujours, du même dégueulasse procédé?

L'avantage de ces calomnies est (au moins) double.

D'une part, les insulteurs (se) donnent l'illusion de réfléchir aux mêmes hauteurs que leurs victimes.

(Ce qui, le plus souvent, n'est certes pas le cas.)

D'autre part, ils contribuent à la préservation de la pensée dominante - et ça, n'est-ce pas, c'est important: c'est le sésame qui peut leur ouvrir un accès au carré VIP (very important philosophes) des médias où l'on aime conchier, sous le commode couvert d'un goût pour le "débat", tout ce(ux) qui pense(nt) à gauche de Pierre Méhaignerie.

C'est ainsi que des Fouquier-Tinville du pauvre t'exposent depuis vingt ans que Chomsky est, parmi d'autres similaires joyeusetés, "négationniste".

C'est ainsi qu'ils te suggèrent éventuellement, et en toute décomplexion, que Bourdieu était "antisémite".

(Pourquoi se gêner, hein?)

C'est ainsi qu'aujourd'hui, obéissant toujours à la même pulsion, ils te suggèrent, cauteleux, que Badiou le serait aussi.

Naturellement: jamais Chomsky, jamais Bourdieu, jamais Badiou n'ont écrit la moindre ligne, le moindre mot qui puisse, même de très loin, justifier ces divagations infectes.

Bien au contraire.

Mais le terrorisme intellectuel ne s'embarrasse ni de la vérité, ni de la réalité: l'important, pour les accusateurs publics de la droite désinhibée, n'est pas ce que Chomsky écrit, ni ce que Bourdieu a démontré ou ce que dit vraiment Badiou - penses-tu.

En staliniens rigoureux, ils n'hésitent jamais à forger des preuves - à inventer ce que leurs victimes ont certainement voulu dire; quoiqu'elles ne l'aient jamais dit.

Un exemple (incroyablement) caricatural de cette façon de réviser la réalité nous a récemment été donné par l'essayiste halluciné qui a posément énoncé une "théorie" sur l'antisémitisme de Bourdieu: théorie fondée, je te le rappelle, sur la suggestion que l'auteur des "Héritiers", quand il parlait (justement) desdits, voulait en fait parler des Juifs.

(A ce compte-là, évidemment, n'importe qui peut démontrer en moins de trois minutes que "Oui-Oui et les charentaises" est un pamphlet nazi.)

Même Alain Finkielkraut avait trouvé ça complètement ahurissant - mais est-ce que, pour autant, ce flot de fiel s'est tari?

Evidemment pas.

C'est Badiou, j'y reviens, qui en fait aujourd'hui les frais.



2.
Le triste mec de l'autre jour a ainsi écrit, et "Libé" s'est fait une joie de publier ça, que Badiou, dans son dernier livre, appelle Sarkozy "par hommage (...) à Freud, "l'homme aux rats" - mais que cet "hommage" est "perfide".

Pourquoi cet hommage est-il perfide?

Parce que, d'après le triste mec, Badiou aurait pu choisir, plutôt que le mot "rats", le mot "chiens".

Or, Badiou a plutôt choisi "rats".

Pourquoi?

Parce que Freud a écrit "L'homme aux rats", et non "L'homme aux chiens" - réponds-tu (et moi aussi).

Mais le triste mec répond, lui, et tu comprends soudain pourquoi il avait à tout prix besoin de trouver "perfide" la référence à Freud, que Badiou a choisi "rat" parce que ce mot "est plus virulent, plus excrémentiel" - et parce que "l'un des sens du mot est "radin, avare", et rappelle la rhétorique de l'antisémitisme de gauche associée à l'anticapitalisme".

(A ce niveau de terrifiante errance, tu n'as plus envie de commenter (moi non plus), mais je te prie quand même de relever que l'antisémitisme est ici présenté comme "de gauche" - un peu comme si Raymond Barre n'avait jamais vécu.)

Est-ce tout?

Pas complètement.

Le triste mec énonce encore, pour faire bonne mesure (tant qu'à y aller autant y aller à fond) qu'il n'y a: "Nul besoin de revenir sur les effets, sinon les intentions antisémites de la pensée de Badiou".

Sommet de vilenie: le racisme de Badiou, qui est tout sauf raciste, est finalement présenté comme si évident, que tu n'as plus besoin de le démontrer.

Comme c'est commode...



3.
Dans la vraie vie, Badiou écrit, par exemple (2), qu'il est "tout à fait inexact de dire que l'antisémitisme a disparu", et rappelle que face à une telle infection de l'esprit, "la vigilance est un impératif qui n'admet pas d'intermittence".

Veux-tu me dire où seraient, dans ce propos, les "intentions antisémites" que le triste mec de "Libé" te présente comme si évidentes?

Réponse: elles ne sont nulle part.



4.
Ou plutôt, elles sont dans les diffamations à répétition de ces gens qui passent tant de temps, pour disqualifier tous ceux qui refusent de se plier à la pensée (unique) dominante, à t'entretenir de "l'antisémitisme de gauche".

De ces gens qui consacrent tant d'énergie à salir, par le biais d'accusations aussi infamantes que mensongères, les rares penseurs qui résistent encore à l'air sarkozyste du temps.

(Il est vrai qu'en l'espèce, il y a urgence, puisque le dernier livre de Badiou, "De quoi Sarkozy est-il le nom?", fort peu amène pour le chef de l'Etat, se vend beaucoup ces jours-ci - et risque de contribuer à ouvrir les yeux du bon peuple sur la réalité du régime décomplexé qui prétend régner sur sa vie.)



5.
Les mêmes (sauf exceptions), tu le retiendras pour finir car c'est tout sauf anodin, regardent ailleurs, avec beaucoup d'application, quand leur viennent sous les yeux des cas précis, tangibles, documentables, d'antisémitisme - et/ou de négationnisme.

Tu ne les entends pas (du tout), quand un journaleux désinhibé crache qu'on devrait quand même pouvoir, dans ce pays, "discuter de la Shoah".

(Avec Bruno Gollnisch?)

Tu ne les entends pas (du tout), quand une académicienne décomplexée regrette publiquement qu'on ne puisse "pas tout dire", dans ce pays, "sur la Seconde guerre mondiale" - et qu'on ne puisse pas, non plus, compter les Juifs et les Noirs.

(Qu'est-ce qu'on ne peut pas dire, sur la Seconde guerre mondiale?)

Et non seulement tu ne les entends pas, quand s'énoncent de si gigantesques saloperies - mais le plus souvent tu les vois se pâmer, oooooh, mais queeee d'iconoclasme!

Ils font dire à Bourdieu ce que Bourdieu n'a jamais dit, pour le flétrir en toute quiétude - mais quand un misérable briseur de tabous écrit noir sur blanc qu'il y a trop de Juifs à la radio, ils t'expliquent, obstinément, que non, bien sûr, voyons, ce n'est pas de l'antisémitisme.

C'est juste que le gars ne se laisse pas museler par la-tyrannie-de-la-bien-pensance, t'assurent-ils.

Dangereux tartuffes, en vérité (qui sous couvert de la combattre, laissent prospérer la gangrène antisémite): Badiou observe dans "Libé", ce matin, que ces "tontons flingueurs de la nouvelle extrême droite (...) n'aiment, ni qu'on repère dans l'histoire de France une structure réactionnaire fondamentale (...); ni qu'on dise que le mot "communisme" reste apte à nommer l'avenir politique de l'émancipation".

Badiou observe ce matin "qu'ils n'aiment ni l'efficace du passé historique ni la libre amplitude politique de l'avenir".

Que finalement "ils n'aiment que l'étroitesse du présent, de leur présent: comme Sarkozy, à vrai dire".

Et pour cause.







(1) Vendredi, pour être précis.
(2) "Circonstances, 3; Portées du mot "juif"", éd. Lignes. Voilà ce que Badiou écrit "concernant le "retour" de l'antisémitisme: ""Avait-il cependant jamais disparu? Ou faut-il plutôt penser que la question de ses formes, de ses critères, de son inscription dans le discours a, dans les trente dernières années, considérablement changé de nature? Souvenons-nous qu'à la fin des années soixante-dix, après l'attentat conte la synagogue de la rue Copernic, le Premier ministre en personne, Raymond Barre, avait, en toute tranquillité, distingué parmi les victimes les juifs qui se rendaient au culte et les "Français innocents" (sic) qui ne faisaient que passer. Outre qu'il distinguait benoîtement les juifs et les Français, le bon Raymond Barre semblait bien vouloir dire qu'un juif, aveuglément visé par un attentat, doit être par quelque biais coupable de quelque chose. On a dit que la langue lui avait fourché. Bien plutôt, cette remarquable façon d'analyser la situation révélait la subsistance en quelque manière normale d'un subconscient racialiste venu des années trente. Cette assurance dans la discrimination serait aujourd'hui, s'agissant des usages du mot "juif", inconcevable au niveau de l'Etat, et on ne peut que s'en réjouir sans restriction. Les provocations verbales antisémites calculées, les fausses naïvetés discriminatoires, comme le négationnisme concernant l'existence des chambres à gaz et la destruction des juifs d'Europe par les nazis, sont aujourd'hui réfugiées, ou cantonnées, à l'extrême droite. Et il est bien vrai que, s'il est tout à fait inexact de dire que l'antisémitisme a disparu, il est juste de soutenir que ses conditions de possibilité se sont transformées, de ce qu'il n'est plus inscrit dans une sorte de discours naturel, comme il l'était encore du temps de Raymond Barre. En ce sens, Le Pen est en France le gardien quelque peu fatigué de l'antisémitisme historique, celui qui était un thème d'opinion tout à fait ordinaire dans les années trente. Il se pourrait en somme que la sensibilité nouvelle aux actes et aux inscriptions antisémites soit une composante essentielle du diagnostic de "retour" de l'antisémitisme, en sorte que ce retour ne serait, pour une grande part, que l'effet d'un considérable et positif abaissement du seuil à partir duquel l'opinion moyenne ne supporte plus ce genre de provocation racialiste. En ce qui concerne la genèse d'un antisémitisme de type nouveau, articulé squr les conflits du Moyen-Orient et la présence dans notre pays de fortes minorités ouvrières de provenance afrcaine et de religion musulmane (...) disons (...) que l'existence d'un tel antisémitisme n'est pas douteuse, et que le zèle mis par certains à nier cette existence, généralement au nom du soutien aux Palestiniens ou aux minorités ouvrières en France, est tout à fait néfaste. Cela étant, il ne me semble pas non plus que les données quantitatives, parfaitement disponibles, soient de nature à susciter une alerte générale entièrement neuve, étant entendu que, sur de telles questions, la vigilance est un impératif qui n'admet pas d'intermittence".

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