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27/03/2008

BHL, "Avec Un Style Tout Stalinien"

Chomsky l'a tôt diagnostiqué, qui observait, dès 1980: "Il est intéressant de voir que l'intelligentsia se sent maintenant si à l'aise, qu'elle peut publier impunément de vrais mensonges qu'elle fabrique avec un style tout stalinien, en pensant, sans aucun doute avec raison, qu'elle est intouchable dans le climat actuel".

Cela, trente ans plus tard, se vérifie chez nous (presque) tous les jours: le phénomène, boosté par le tout-au-Sarko, va évidemment s'amplifiant.

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Ainsi, dans "Le Point" de ce matin, le renommé romanquêteur que le monde entier envie à la France des idées, je veux parler bien sûr de BHL, aka Bernard, se livre à l'une de ces remarquables démonstrations qui font dire à Joe Staline, du fond de son tombeau et avec son accent typiquement géorgien: "Parrrrr les couilles d'Ilitch Oulianov, ce garrrrrçon est quand même trrrrrès forrrrrt!"

BHL, tu vas voir, tire du limogeage du sous-préfet Guigue, "démis de ses fonctions" pour "manquement au devoir de réserve qui est de règle pour les serviteurs de l'Etat", l'enseignement que la gauche "rouge (altermondialiste)" en général, et Alain Badiou en particulier, forment un hideux ramassis de nazis.

(Naturellement, ce n'est pas dit aussi nettement: ce n'est que suggéré, mais avec un peu d'insistance - et par des procédés qui, donc, rappellent d'assez près (de trop près, à vrai dire) les calomnies insanes par quoi se distinguaient naguère les tristes clercs du stalinisme.)

Bernard commence par acclamer la démission du sous-préfet viré, dixit son ministère, pour avoir publié sur le Net une tribune "très violemment anti-israélienne" (1).

(Je te rappelle que BHL est l'un des valeureux défenseurs-de-la-liberté-d'expression-foulée-par-les-mahométans
qui ont récemment pétitionné en faveur d'un autre serviteur de l'Etat, non moins tenu que Guigue au devoir de réserve.

Il s'agissait, tu l'as deviné, de l'ineffable Redeker, dont le cas montre que l'islamophobie est au banquet de la réaction le mets le plus raffiné.)

Bernard te raconte qu'il a navigué sur le Net, "sollicitant l'ami Google", afin que d'y trouver quelques renseignements sur le sous-préfet limogé.

Là, il a, dans un premier temps, (re)découvert, fidèle à sa légendaire modestie, l'excellence de sa "vieille thèse sur l'effet d'aveuglement que produit, immanquablement, la monomanie antisioniste".

(Pour le cas où tu ne le saurais pas, je te rappelle (aussi) que ce que BHL appelle une "monomanie antisioniste" est, dans la vraie vie, l'attention portée aux Palestiniens harassés.)

En guise d'illustration de cet effet d'aveuglement, Bernard pose une question où se détecte sa pleine maîtrise de la réalité: "Pourquoi n'entend-on jamais les adversaires d'Israël sur le Tibet?"

La réponse, n'importe quel écolier de CM1 te le dira, est que, dans le monde réel, qui n'a certes aucune espèce de rapport, même très lointain, avec les divagations de nos penseurs de médias, les gens qui se préoccupent du sort de la Palestine ont le souci, aussi, de celui du Tibet - ne serait-ce que pour la simple et bonne raison qu'il y a, entre la colonisation de Gaza et celle de Lhassa, plus de points communs qu'entre, disons, la vraie philosophie et la pensée de BHL (2).

(Tu relèveras, au passage, c'est à ces minucules manipulations langagières que s'identifie le stalinien orthodoxe, que Bernard présente les défenseurs des droits des Palestiniens comme des "adversaires d'Israël" - suggérant, mine de rien, que ces gens-là sont de sinistres salopards ahmadinejadiques, ennemis, non d'un gouvernement, mais d'un pays entier.)

Mais reprenons, si tu le veux bien, le fil de notre (long) récit.

Surfant sur le Net (comme Brice, à Nice, fait sur des vaguelettes), et "naviguant de site en site" (à la façon d'une espèce de Vasco de Gama new look), BHL "tombe sur toute une nébuleuse" de sites qui prennent "la défense du "courageux" fonctionnaire sanctionné".

Sites "nombreux", il va de soi, et qui, surtout, "couvrent l'essentiel du spectre du pire", explique BHL, puisque aussi bien on y trouve "du rouge (altermondialiste)", comme du "brun (Front national et apparentés)", comme du "vert (islamiste radical)".

Tu l'as compris, ami(e), Bernie pose là, comme il fait souvent, l'équation diffamatoire qui depuis quelques années tient lieu de bagage (de cabine) intellectuel à nos clercs de télévision: altermondialistes = extrême droite = Ben Laden.

Pour le dire autrement: BHL, dont la divagation devient, là, franchement odieuse, va très naturellement utiliser le brun et le vert de sa triste palette pour calomnier la gauche de gauche - d'un pinceau plein de haine.

Il écrit, et il me faut ici le citer assez longuement, que les sites altermondialistes, et ceux des fafs et des barbus: "S'accordent tous, en fait, sur une représentation articulée en trois propositions aussi délirantes que simples. Israël est un Etat nazi. Le monde est organisé pour dissimuler cette vérité. Et le cerveau de ce complot, son chef d'orchestre clandestin, le véritable agent des noirs desseins de l'éternelle "Internationale juive", se trouve être ici, à Paris, juste au-dessus de chez Alliot-Marie qui n'est, avec Kouchner, Attali et autres nouveaux "Juifs Süss" (je cite toujours la même plaisante littérature), qu'un instrument docile entre ses mains - il n'est autre, ce juif honteux, caché, chanoinisé, mais démasqué, que... Nicolas Sarkozy lui-même!"

Oui, camarade: c'est ce que BHL écrit...

Et on aimerait, bien sûr, que Bernard, plutôt que de citer une "plaisante" mais bien vague "littérature", nous dise, précisément, de quel site rouge (altermondialiste), exactement, il extrait cette prose innommable, ce pur concentré d'antisémitisme, ces "Juifs Süss"?

Mais BHL ne nous le dit pas, et pour cause: il a évidemment pêché cette ignominie xénophobe dans un égoût nazi du Net - mais veut nous entretenir dans l'idée, pur mensonge, qu'elle pourrait aussi bien venir de la gauche.

C'est audacieux, j'en suis d'accord, mais reste assis(e), ami(e): ce n'est que le début d'un feu d'artifice qui fera date, évidemment, dans l'histoire, déjà longue, du terrorisme intellectuel.

Car le Bernard préféré de Thierry Ardisson, ayant découvert ces défécations racistes, "du coup", et tout soudain, "repense", vois comme d'un seul coup ses idées s'associent, "au philosophe Alain Badiou", qui "n'appelle plus le président par son nom mais "l'homme aux rats"".

Si tu as lu ce Badiou-là (3), tu sais que cette appellation fait une référence, explicite, à des travaux de Freud, que même Bernard doit connaître - mais qu'il fait mine d'ignorer, pour mieux souligner que Badiou appelle Sarkozy: "Juste "l'homme aux rats", comme dans les films de propagande qui passaient dans les cinémas sous l'occupation".

Alain Badiou, c'est ici nettement suggéré, n'est donc pas tant le philosophe que nous connaissons, et dont nous savons qu'il est tout sauf raciste, qu'un émule des Propaganda-Staffeln.

Un nazi, quoi.

Il suffit de l'énoncer clairement, et tout devient tellement plus simple, n'est-ce pas?

Et du coup, je suppose que je n'ai pas besoin de te faire un dessin.

BHL s'est donné pour mission de salir, pour la énième fois, la gauche de gauche, et aucune outrance ne va le détourner de cette noble entreprise.

On est là dans le registre, non plus de la seule calomnie, mais de la méchanceté la plus crasse.

On est là dans la boue.

On est là dans le tout dernier retranchement de cette intelligentsia qui depuis trente ans publie "impunément de vrais mensonges qu'elle fabrique avec un style tout stalinien, en pensant qu'elle est intouchable dans le climat actuel".

Inconsciente, encore, que ce climat se réchauffe.











(1) Et, de fait, assez riche en conneries insupportables - comme par exemple une comparaison entre le Reich hitlérien et l'Etat hébreu.
Tu peux lire là-dessus, avec beaucoup de profit, ceci: www.rue89.com/passage-benbassa/fallait-il-sacrifier-le-sous-prefet-bruno-guigue.
Tu peux noter aussi, on va y revenir, que BHL use de la même scandaleuse comparaison quand il met sur un même plan un propos de Badiou et "les films de propagande qui passaient dans les cinémas sous l'Occupation".

(2) Lis également, je te prie: blog.mondediplo.net/2008-03-24-Tibet-Palestine

(3) Si ce n'est pas le cas, il est grand temps: "De quoi Sarkozy est-il le nom?" est paru aux éditions Lignes.

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